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Savant ou sorcier ? Prédation, iconoclasme et criminologie symbolique de l’enseignant d’Université en RDC

ArticlesPublished September 28, 2026
Volume 2, issue 1 (2026), pages 20-34 doi.org/10.66699/beptn789
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Published in:East African Journal of Crime and Security East African Journal of Crime and Security issue cover View current issue Submit your research article
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Abstract

Cette étude analyse la dualité structurelle et la criminologie symbolique des représentations de l'enseignant au sein du milieu estudiantin dans une université publique majeure en République Démocratique du Congo (RDC). Portée par une posture d'insiders, la recherche croise la socio-anthropologie de la modernité et la criminologie critique pour examiner une schizophrénie sociale : l'enseignant est perçu simultanément comme un « savant » (figure d'ascension intellectuelle et de prestige) et comme un « sorcier » ou kanga-nzela (bloqueur de destin), métaphore d'une précarité systémique dérivant vers la prédation bureaucratique, économique et sexuelle (points sexuellement transmissibles). S'appuyant sur une démarche qualitative inductive menée entre 2024 et 2026 au sein de la cité universitaire (comprenant 60 entretiens semi-directifs approfondis avec des étudiants, combinés à une observation directe et participante des espaces d'évaluation), l'étude montre que le noyau central de la transmission du savoir cohabite avec un système périphérique magico-religieux. Ce dernier rationalise l'arbitraire pédagogique commué en pratiques routinières de captation de rentes et de conditionnement des réussites académiques. L'article démontre que le recours au registre occulto-criminel fonctionne comme un outil endogène de décryptage, de dénonciation et de résistance face à la violence symbolique de l'écosystème universitaire post-colonial. La finalité de cette recherche est de mettre au jour les mécanismes spectraux de l'abus de pouvoir afin de fonder une réforme de l'éthique universitaire, capable de restaurer la confiance pédagogique et la légitimation du corps professoral.

Introduction

Historiquement érigé comme l'un des joyaux coloniaux de l'enseignement supérieur en République Démocratique du Congo (RDC), le campus d'une université publique majeure trône comme le symbole historique de la production de l’élite intellectuelle et de la technocratie nationale. Fondée dans les dernières décennies de la colonisation pour doter le pays d'une avant-garde autochtone, cette institution a longtemps incarné l'excellence, la rationalité moderne et une promesse d'ascension sociale incontestée. Le « Professeur » y occupait une place sacrée dans l’imaginaire populaire : il était le dépositaire du savoir universel, un modèle d'éthique républicaine et le vecteur d'une modernité triomphante.

Cependant, les turbulences socio-politiques, les politiques d'ajustement structurel des années 1980 et les effondrements économiques successifs des années 1990 ont provoqué une clochardisation du corps enseignant et une déliquescence des infrastructures, reconfigurant profondément cet espace de savoir. L'université congolaise n'évolue pas en vase clos ; elle fonctionne comme un miroir grossissant des crises, des mutations anthropologiques et des dynamiques imaginaires qui traversent la société.

Aujourd'hui, l'universitaire évolue dans un environnement social travaillé par la précarité matérielle, la débrouille institutionnalisée (le fameux « Article 15 ») [L’article 15 évoqué dans cette étude ne figure dans aucune Constitution officielle de la République Démocratique du Congo (RDC), ni dans un texte juridique particulier. En contexte congolais, le recours à cet article explique la règle de la débrouille : C'est une loi imaginaire inventée par le peuple pour dire que, l'État étant absent ou défaillant, chacun doit se débrouiller par ses propres moyens pour survivre. Cette expression trouve en partie ses racines dans la débrouillardise des premières heures de l'indépendance et des contextes de crise. Elle a été immortalisée dans la culture et la musique, notamment par la célèbre chanson « Article 15, beta libanga » du musicien Pépé Kallé], la prolifération des discours théologico-politiques de rupture et une méfiance croissante à l'égard des figures d'autorité. De ce fait, le statut du « Professeur » subit une double tension : il demeure une référence aspirationnelle incontournable tout en devenant la cible de constructions discursives critiques, voire démonologiques. Comment les étudiants, naviguant au sein d'un écosystème universitaire précarisé et soumis à de fortes mutations culturelles, perçoivent-ils et qualifient-ils leurs formateurs ?

Ce qui frappe l'observateur moderne, c'est la coexistence, au sein du discours étudiant, de représentations profondément polarisées. D’un côté, la face lumineuse : le professeur est célébré comme une icône de l'intelligence pure, un modèle de réussite bourgeoise, une autorité morale et scientifique, et le détenteur d’un capital symbolique envié. D’un autre côté, la face sombre : il est décrit avec insistance comme un être malveillant, un manipulateur cynique, un entrepreneur de la misère académique ou, pire, comme un acteur de pratiques occultes désigné sous les vocables d'obédience mystique, d’occultiste ou de « ndumba». [Le terme « ndumba » est largement utilisé dans le langage populaire et urbain (notamment à Kinshasa). C’est un mot qui a une connotation péjorative et vulgaire, qui qualifie une femme se livrant au travail du sexe ou carrément la prostitution. On le retrouve aussi parfois sous des expressions synonymes comme « femme libre » dans certains contextes historiques ou urbains d'Afrique centrale. Par extrapolation, il est tout aussi utilisé pour désigner des hommes qui entretiennent des relations avec plusieurs concubines, en dehors du mariage]

Cette ambivalence radicale soulève une question centrale : quels sont les ressorts sociologiques, anthropologiques et criminologiques sous-jacents à cette dislocation de l'image de l'enseignant du supérieur en RDC ? Il ne s'agit pas simplement de recenser des stéréotypes, mais de comprendre comment une rationalité académique formelle s'articule, dans l'esprit des étudiants, avec des grilles de lecture magico-religieuses et des accusations d'abus de pouvoir. Pourquoi le succès académique ou la rigueur scientifique sont-ils traduits, par la conscience étudiante, en termes de puissance occulte (« kindoki »; Dans ce contexte, le « Kindoki » (sorcellerie) est une notion centrale qui condense le drame de la condition humaine. Cela implique tout autant l’émotionnel (jalousies, envie), le social (injustices) et l’économique (inégalités) selon Taty Mantima (2024, p. 305)) ou de perversion morale ?

D’un point de vue criminologique, cette rupture de confiance interroge l'économie politique de la déviance académique au sein des universités congolaises. La rumeur de la sorcellerie ou du mysticisme devient ici une arme des faibles, une contre-narrative populaire face à ce qui est perçu comme une violence systémique : les délibérations opaques, le phénomène des "syllabus" obligatoires vendus à prix d'or (faisant office de droit d'entrée à l'examen), ou encore le harcèlement sexuel transactionnel institutionnalisé sous l'expression locale de « points sexuellement transmissibles » (PST). L'accusation d'occultisme fonctionne alors comme un analyseur sauvage du pouvoir et une tentative de criminaliser symboliquement l'injustice ressentie d'une victimisation académique.

La présente étude se donne pour objectif d'analyser de manière empirique la structure, le contenu et les fonctions psychosociales des représentations sociales de l'enseignant d'une université publique en RDC par les étudiants. Il s'agit de cartographier la double face, lumineuse et sombre, de cette figure magistrale en mettant au jour les mécanismes d’ancrage et d’objectivation qui permettent aux étudiants de donner un sens à la position d'autorité du professeur, dans un contexte de crise de confiance institutionnelle et de "sorcellisation" [La « logique de sorcellisation » en RDC désigne un mécanisme social, psychologique et culturel par lequel les individus interprètent les malheurs, les maladies, les échecs ou les réussites soudaines comme le résultat d'une action mystique malveillante. Loin d'être une simple « superstition » irrationnelle, la sorcellerie est étudiée par les anthropologues (comme l'anthropologue français Peter Geschiere) comme une grille de lecture du monde et un mode de régulation sociale. À l’origine, c’est le chef de la lignée, du clan, du village qui était sorcier. Sa sorcellerie servait à la protection des membres de son clan, famille et lignée. C’est ce qu’on qualifie de sorcellerie de protection. Dans la logique coutumière, les ancêtres constituent la légitimité du pouvoir local ainsi que de ceux qui peuvent et doivent assurer le traitement de conflits au sein de la communauté. La sorcellisation selon Taty Mantima (2024, p. 310)] des rapports de domination.

La particularité de cette recherche réside dans la posture de ses auteurs qui sont enseignants-chercheurs au sein de ce système universitaire. Loin de constituer un biais d'aveuglement, cette position d'initiés (insiders) est mobilisée comme un levier méthodologique de réflexivité critique. Cette posture exige une distanciation, une rupture épistémologique au sens bachelardien, pour traiter les discours de nos observés non pas comme des attaques personnelles ou des offenses corporatistes, mais comme des faits sociaux objectifs et des symptômes de malaises victimaires réels. Elle nous offre une double lecture unique : la sensibilité interne aux réalités vécues des coulisses et du quotidien du campus, combinée à l'analyse externe des matériaux empiriques recueillis auprès de notre public apprenant.

In fine, cette étude déploie, premièrement, une typologie binaire opposant la face lumineuse du « savant » (modèle d'excellence, guide, leader d'opinion) à la face sombre du « sorcier » ou du « bourreau » (le professeur mystique, l'extorqueur, le prédateur). Elle analysera, ensuite, les mécanismes socioculturels de la métaphorisation occulte du pouvoir, l'impact de la précarité structurelle sur l'éthique professorale (la corruption comme stratégie de survie), et les avatars d'une relation pédagogique pathogène où le savoir devient une marchandise ou une arme de domination. Pour rendre compte de cette dynamique complexe, la démarche de cette recherche s'articule autour de quatre axes majeurs :

Cadre théorique et conceptuel

Cette étude mobilise la théorie structurale des représentations sociales (Abric, 1994, 2001; Flament, 1989, 2001) combinée aux approches anthropologiques de la cosmologie urbaine africaine et de la « sorcellerie de la modernité » (Geschiere, 1995; Mbembe, 2000). Elle s'adosse également aux concepts de la criminologie critique pour analyser les abus de pouvoir, l'asymétrie relationnelle et la victimisation en milieu institutionnel.

Pour dépasser le stade de la simple recension empirique des discours et appréhender la complexité des dynamiques imaginaires qui traversent l’Université publique, il est indispensable de doter cette analyse d’un ancrage conceptuel. L'ambivalence des perceptions recueillies, oscillant entre la vénération de l'érudit et la diabolisation du manipulateur ou de l’occultiste, ne relève pas d'une simple versatilité juvénile. Elle constitue une construction cognitive structurée par laquelle un groupe social donne un sens à une altérité marquée par une forte asymétrie de pouvoir. C'est pourquoi la recherche articule la théorie des représentations sociales et l'ancrage culturel propre au contexte urbain kinois, permettant de mettre au jour les mécanismes par lesquels le sens commun s'approprie et traduit l'autorité académique.

Les représentations sociales

Pour appréhender la complexité des perceptions étudiantes, cette recherche utilise la théorie des représentations sociales, définie par Serge Moscovici (1961) comme « une forme de connaissance socialement élaborée et partagée, ayant une visée pratique, qui concourt à la construction d'une réalité commune ». Comme le précise Denise Jodelet (1989, p. 36), le concept désigne « une forme de connaissance spécifique, le savoir de sens commun, dont les contenus manifestent l'opération de processus génératifs et fonctionnels socialement caractérisés ».

Dans le cadre de cette étude, les représentations sociales constituent le prisme à travers lequel le groupe des étudiants reconstruit la réalité, les pratiques et l'identité du corps professoral. Ce savoir de sens commun permet aux étudiants de s'orienter dans l'espace universitaire, d'interpréter les comportements de leurs enseignants et de justifier leurs propres attitudes (soumission, contournement, fronde ou vénération). Loin d'être un simple reflet passif, la représentation est une reconstruction active qui intègre l'histoire, la culture locale et les angoisses existentielles des sujets.

Cette approche processuelle montre comment la rationalité scientifique occidentale, portée par l'institution universitaire, est assimilée et traduite par des sujets plongés dans un environnement socioculturel distinct. Le sens commun ne rejette pas la science ; il l'assimile en la reconfigurant selon des filtres culturels préexistants, transformant le professeur en un agent investi de charges symboliques multiples, oscillant entre le sacré institutionnel et la suspicion communautaire. De surcroît, dans un contexte de forte précarité, la représentation sociale du corps professoral fonctionne comme un véritable guide de survie : elle dicte les stratégies d'évitement, balise les rituels de déférence et structure les attentes transactionnelles.

L'ancrage socio-anthropologique et l'imaginaire kinois

[Le terme Kinois désigne la population habitant la ville province de Kinshasa selon Taty Mantima (2024, p. 117)]

D'un point de vue socio-anthropologique, l'assimilation de la figure du professeur s'opère à travers les concepts d'ancrage et d'objectivation (Moscovici, 1961), ici reconfigurés par l'imaginaire populaire congolais et l'éthos de la « débrouille ». Le savoir académique et l'autorité professorale perdent leur neutralité bureaucratique pour s'insérer dans des logiques de parenté, de clientélisme et de pouvoir mystico-religieux propres à l'espace social kinois. Perçu à travers le prisme de l'asymétrie des ressources, le professeur devient un « grand homme » ou un « patriarche » dont il faut capter les faveurs ou désamorcer la rigueur, souvent assimilée à une forme d'hostilité personnelle ou de sorcellerie sociale. L'univers universitaire s'articule ainsi autour d'une rationalité duale, où les codes formels de l'académie s'hybrident avec l'économie morale informelle de la survie urbaine.

La lecture criminologique : déviance, anomie et gouvernementalité transactionnelle

Sur le plan criminologique, ces représentations sociales s'enracinent dans un contexte d'anomie institutionnelle (Merton, 1938), caractérisé par une déconnexion chronique entre les buts culturels valorisés (l'obtention du diplôme) et les moyens légitimes disponibles. Dans ce paysage de rupture de l'ordre normatif, les représentations légitiment des trajectoires de déviance fonctionnelle et de gouvernementalité transactionnelle.

Les phénomènes tels que les « branchages » (corruption maffieuse pour l'achat de notes), le harcèlement sexuel institutionnalisé (« points sexuellement transmissibles ») ou l'achat obligatoire de syllabus ne sont pas perçus comme de simples transgressions pathologiques. Ils sont intégrés comme des dispositifs normatifs alternatifs et des « régulateurs de parcours » nécessaires pour naviguer dans un système perçu comme structurellement injuste. La criminalité en milieu universitaire s'alimente directement de cette représentation du professeur, vu tantôt comme un prédateur socio-économique, tantôt comme une ressource marchande négociable.

L'approche structurale des représentations sociales : l'architecture duelle du statut professoral

Pour structurer l'analyse des données empiriques, cette étude mobilise l'approche structurale initiée par Jean-Claude Abric (1994). Selon cette perspective, toute représentation est organisée autour d'un double système : le noyau central et le système périphérique.

Le noyau central : Invariants structurels et ancrage mémoriel

Le noyau central constitue l'élément crucial, rigide et non négociable de la représentation. Il est directement lié à la mémoire collective, à l'histoire socio-politique du groupe et à ses valeurs axiologiques fondamentales.

L’objet de cette étude est l'analyse empirique des représentations sociales de l’enseignant de l’enseignement supérieur public en RDC par les étudiants. Plus spécifiquement, elle vise à déconstruire et cartographier la polarisation radicale de la figure du « Professeur », partagée entre une face lumineuse (icône de la rationalité moderne, du savoir universel et du capital symbolique) et une face sombre (acteur de la déviance académique et de la « sorcellisation » des rapports de domination).

Dans l'univers mental des étudiants, l'hypothèse est émise que le noyau central intègre des attributs rigides : le savoir, l'intelligence d'exception et l'autorité statutaire. En République Démocratique du Congo, cet ancrage puise ses racines dans l'histoire coloniale et postcoloniale, où le professeur incarne le successeur légitime du clerc et du missionnaire civilisateur. Ce pôle central garantit la continuité de l'institution universitaire dans l'imaginaire collectif et sanctuarise le prestige du titre, agissant comme une constante anthropologique qui survit à la déliquescence matérielle de l’enseignant.

Le système périphérique : Criminologie de la survie et socio-anthropologie de la déviance

À l'inverse, le système périphérique est constitué d'éléments plus souples, instables et contingents. Il sert d'interface entre le noyau dur et la réalité mouvante. C'est précisément dans cette périphérie, perméable aux rumeurs urbaines et aux frustrations quotidiennes, que s'articulent les figures antinomiques du « manipulateur » et de « l’occultiste ».

Le « manipulateur » incarne la déviance transactionnelle : il renvoie au monnayage des notes à travers l'achat obligatoire des syllabus et aux « points sexuellement transmissibles ».

L’« occultiste » traduit l'arsenal interprétatif endogène de la culture kinoise. Face à l'échec inexpliqué ou à la sévérité d'un verdict académique, l'étudiant recourt à un schème magico-religieux, assimilant le professeur à un sorcier ou à un adepte de loges ésotériques privant l'apprenant de sa réussite par des voies métaphysiques.

Le système périphérique comme pare-chocs idéologique

Les éléments périphériques exercent une fonction essentielle de défense et de protection du noyau central en agissant comme un pare-chocs idéologique. En reléguant les dérives comportementales et la corruption systémique dans la zone périphérique des exceptions contextualisées, l'étudiant protège le noyau central de l'invalidation. Cette dissociation cognitive permet aux étudiants de cohabiter avec la corruption sans détruire leur idéal d'ascension sociale : le professeur peut être pragmatiquement vénal ou mystique (périphérie), tout en demeurant ontologiquement savant (noyau). Cette plasticité absorbe la violence des traumatismes quotidiens vécus sur la « Colline inspirée », garantissant la pérennité du désir d'université et la légitimité d'un ordre académique pourtant profondément précarisé.

Méthodologie

Cette recherche adopte une démarche qualitative et utilise les données empiriques de type inductif, collectées entre les années académiques 2024-2025 et 2025-2026 au sein d’une université publique majeure en République Démocratique du Congo (RDC). Cet établissement universitaire ne constitue pas seulement un cadre géographique ; il est appréhendé ici comme un « champ » au sens de Pierre Bourdieu, c'est-à-dire un espace social de luttes symboliques, d'accumulation de capital et de rapports de force asymétriques.Sur le plan socio-anthropologique, l'institution est traversée par une triple logique : l'héritage bureaucratique colonial, les mutations dues à la précarisation socio-économique du corps enseignant (la « politique du ventre » théorisée par Jean-François Bayart (1989)), et les stratégies de survie ou de résistance déployées par les étudiants en contexte d'anomie.En criminologie, ce site universitaire est analysé comme un microcosme où se déploient des formes de délinquance institutionnelle en col blanc et de criminalité en milieu universitaire. L'enquête explore les abus de pouvoir, le harcèlement sexuel transactionnel (phénomène des « points sexuellement transmissibles »), ainsi que la corruption endémique (imposition des « frais de syllabus », clientélisme académique). L'approche inductive permet ainsi de déconstruire les représentations de la figure professorale, oscillant constamment entre le modèle de l'autorité scientifique légitime et la figure du prédateur ou de l'abuseur.

Stratégie d’échantillonnage et critères d’inclusion

Pour garantir la représentativité heuristique et la profondeur des discours, l’analyse des données procède par la constitution d’un échantillon diversifié par choix raisonné comprenant 60 étudiants. L'échantillonnage a été calibré pour atteindre le seuil de saturation des catégories conceptuelles émergentes (Pires, 1997). Les critères d'inclusion visaient à équilibrer les participants selon trois variables majeures :

Le sexe : 32 hommes et 28 femmes. Ce critère est crucial en socio-anthropologie pour analyser la vulnérabilité différentielle face au pouvoir professoral. Les étudiantes subissent de plein fouet les violences basées sur le genre (VBG) et le harcèlement.

Le niveau d'études : 30 étudiants de Licence (système LMD1/LMD2 ou ancien système) et 30 étudiants de Master. Ce découpage teste l'hypothèse d'une mutation de la représentation au fil de la socialisation académique. L'habitus universitaire se transforme à mesure que l'étudiant transite du statut de « subordonné » vers celui de chercheur en devenir.

La filière d'enseignement : Les facultés ont été regroupées en deux grands blocs pour confronter les cultures épistémiques : les Sciences Humaines et Sociales (Droit, Sciences Sociales, Économie, Lettres) et les Sciences Exactes et de la Santé (Médecine, Polytechnique, Sciences).

Critères d'exclusion : Les étudiants de première année (L1) ont été écartés afin d'éviter le biais lié à l'effet de nouveauté et à l'absence d'une expérience prolongée des interactions institutionnelles. De même, les étudiants ayant des liens de parenté directs avec des professeurs ont été exclus. Cette précaution neutralise le biais de loyauté et préserve l'indépendance des discours face à l'asymétrie de pouvoir.

Outils de collecte de données et opérationnalisation

Cette étude a combiné deux outils de collecte complémentaires, favorisant une triangulation méthodologique nécessaire pour saisir la complexité de l'objet d'étude : Le questionnaire d'association libre a été administré individuellement avant les entretiens. Il demandait aux participants de produire spontanément les cinq premiers mots ou expressions qui leur venaient à l'esprit à l'énoncé du stimulus : « Un professeur d’université ». Cet outil, issu de la théorie des représentations sociales (Abric, 2003), permet d'accéder au noyau central de la représentation. Il contourne le filtre de la désirabilité sociale et les mécanismes de défense psychologique des étudiants face à l'autorité. L'entretien semi-directif mené à l'aide d'un guide d'entretien centré sur trois axes : le parcours de l'étudiant face aux professeurs, la perception du pouvoir professoral (légitimité versus autoritarisme), et les explications populaires des échecs et des réussites académiques. Les entretiens, d’une durée moyenne de 45 minutes, ont été enregistrés en lingala [langue locale] et en français, favorisant une expression fluide et libérée de la censure linguistique.

Clarification du code -Switching du matériel verbal exploré

Le matériel verbal recueilli présente une nature hybride, caractérisée par une alternance codique (code-switching) permanente entre le français académique (langue des institutions) et le lingala urbain (indubill ou lingala de Kinshasa). En socio-anthropologie, cette hybridité langagière est analysée comme un espace de subversion. L'usage du lingala permet de nommer la violence institutionnelle et de désacraliser la figure professorale. Le traitement de ce corpus a exigé une posture d'« anthropologie symétrique » (Latour, 1991) et une vigilance traductologique fine pour des concepts clés :

Ndumba : Désigne initialement la femme libre ou la prostituée. Il subit ici un glissement sémantique pour qualifier le « professeur prostitué », celui qui monnaie les notes contre de l'argent ou des faveurs sexuelles, vendant ainsi son intégrité académique.

Kobwaka : Littéralement « jeter ». Dans le contexte, il signifie faire échouer massivement les étudiants lors des délibérations. C'est l'expression d'un pouvoir arbitraire et d'une violence systémique vécue comme une exclusion délibérée.

Blindage : Protection mystico-religieuse ou magique. L'étudiant y a recours pour contrer le « mauvais sort » académique ou la subjectivité d'un professeur perçu comme un persécuteur.

Le « branchement » : il s'inscrit dans l'écosystème de l'Enseignement Supérieure et Universitaire congolais, marqué par des décennies de crise socio-économique. Le recours au terme technique et familier de « branchement » (emprunté au jargon de la débrouille ou de l'électricité clandestine « délestage ») démontre une euphémisation du crime. L'infraction n'est plus vécue comme telle, mais comme une transaction logistique d'ajustement. Le branchement met en scène des rapports de force verticaux. Le corps professoral détient le monopole de la validation sociale (la note). L'étudiant, en situation d'infériorité systémique, utilise son capital financier (ou parfois corporel dans le cas connexe des Points Sexuellement Transmissibles) comme outil de négociation pour rééquilibrer le rapport d'autorité.

La transcription a respecté scrupuleusement la syntaxe d'origine. Les verbatim transcrits en lingala ont été soumis à une validation croisée par deux linguistes externes pour en garantir la fidélité sémantique et conceptuelle. En criminologie, le branchement combine les caractéristiques d'une criminalité en col blanc et d'une délinquance astucieuse organisée. Cette pratique réunit les éléments matériels de la corruption active et passive, du trafic d’influence et de l'extorsion (lorsque la note est délibérément minorée pour forcer le paiement). L'analyse socio-anthropologique dépasse la stricte approche légaliste pour comprendre comment cette pratique fait sens au quotidien pour les acteurs sociaux.

Éthique et réflexivité

La posture de chercheurs-enseignants au sein du système universitaire congolais a soulevé des défis éthiques et épistémologiques majeurs. Ces derniers sont inhérents à l’asymétrie statutaire et à la « position haute » que véhicule la figure du professeur face à l'étudiant. En contexte universitaire, cette relation est souvent exacerbée par une culture de la verticalité académique et un rapport de pouvoir fortement hiérarchisé. Pour neutraliser le biais de désirabilité sociale où l'étudiant tend à lisser son discours ou à adopter une posture de réserve face à un interviewer perçu comme un censeur, un évaluateur ou un délateur potentiel, la passation des entretiens a été déléguée à de jeunes chercheurs pairs (doctorants et assistants). Ces derniers partageaient une plus grande proximité générationnelle, culturelle et sociale avec les répondants. De plus, ils n'étaient impliqués dans aucune charge de cours ni d'évaluation directe auprès des participants sollicités. Cette stratégie de détachement méthodologique a permis de briser la barrière de la méfiance institutionnelle et de libérer pleinement la parole.

Le protocole d'enquête garantissait l'anonymat absolu et le chiffrement des données audio et textuelles, conformément aux exigences éthiques de la recherche appliquée aux milieux complexes ou aux « sujets sensibles » (Lee, 1993). Cette précaution s'avère d'autant plus cruciale dans un environnement où la dénonciation, la stigmatisation ou la rupture de confidentialité peuvent emporter des conséquences académiques ou sécuritaires réelles pour les acteurs.

Enfin, la rupture épistémologique (Bachelard, 1938) a consisté à opérer un décentrement critique et une suspension méthodique du jugement moral. Les énoncés violents, accusatoires ou relevant du registre magico-religieux (phénomènes de « blindage », de fétichisme protecteur ou de recours aux puissances invisibles) ont été accueilli non pas comme des dérives irrationnelles, des rumeurs sans fondement ou des jugements de valeur à corriger, mais comme des constructions discursives rigoureusement structurées.

En socio-anthropologie et en criminologie de la déviance, ces discours et pratiques ne constituent pas des anomalies isolées : ce sont des symptômes sociologiques et des « analyseurs politiques » au sens de René Lourau (1970). Le recours aux métaphores spirituelles ou à la charge verbale s'analyse ici comme une rationalité alternative, une stratégie de survie ou une tactique de résistance face à une précarité systémique. Ces énoncés révèlent le climat psychosocial du campus, le sentiment d'injustice distributive (notamment dans l'accès aux notes ou aux ressources académiques) et l'état d'anomie (au sens de Durkheim (1893-1897) et Merton (1938) traversant l'université publique en RDC. Face à la fragilisation des régulations institutionnelles formelles, les acteurs sociaux sécrètent leurs propres normes de régulation et de protection, transformant l'espace universitaire en un microcosme où se rejouent les tensions sociopolitiques globales du pays. Pour Durkheim, l’anomie désigne une crise de régulation où les normes sociales d’affaiblissent, laissant les désirs individuels sans limites alors que pour Merton, l’anomie représente le décalage ou la tension entre les buts culturels valorisés par la société et les moyens légitimes disponibles pour les atteindre.

Traitement et analyse des données textuelles

Les corpus textuels issus des transcriptions ont fait l'objet d'une analyse de contenu thématique d'inspiration catégorielle (Bardin, 2013). Nous avons procédé à un codage ouvert permettant de faire émerger les thèmes récurrents (inductifs), suivi d'une classification hiérarchique croisant les occurrences des termes valorisants et dévalorisants. Les données de l'association libre ont été traitées par une analyse de fréquence et de rang d'apparition (logiciel d'analyse textuelle). Cette technique distingue le noyau central (représentations partagées, stables et historiques) des éléments périphériques (représentations liées aux conjonctures récentes ou vécus individuels).

L’analyse thématique de contenu des transcriptions d'entretiens, couplée au traitement statistique des questionnaires d’association libre, met en lumière une configuration discursive d'une remarquable dualité. Loin d'aboutir à une perception homogène ou linéaire, l'examen des données empiriques révèle que le système de pensée des étudiants kinois à l'égard de leurs formateurs est structuré par une tension dialectique permanente.

Résultats de la recherche

Pour restituer la complexité de ce matériau clinique sans en réduire les contradictions inhérentes, nous organisons nos résultats sous la forme d'une typologie binaire. Cette approche reflète les deux versants d'un imaginaire estudiantin profondément marqué par l'anomie sociale et les mutations structurelles de l'enseignement supérieur en République Démocratique du Congo. Elle examine dans un premier temps la « face lumineuse » de cette représentation, où le professeur est objectivé comme le paroxysme du génie intellectuel et de la réussite socio-économique. Puis, dans un second temps, elle analysera sa « face sombre », caractérisée par une sédimentation d'attributs dépréciatifs où l'exercice de l'autorité académique est systématiquement associé à des logiques de manipulation institutionnelle et à des dynamiques de prédation magico-religieuse.

La face lumineuse du professeur comme modèle de la réussite sociale et intellectuelle

L’icône de l’intelligence et du savoir critique

Les données empiriques révèlent de manière univoque que le professeur d'université demeure, dans la conscience cognitive et l'imaginaire social des étudiants congolais, le paroxysme de la compétence intellectuelle et de l'ascension méritocratique. Les lexèmes et expressions vernaculaires tels que « bibliothèque vivante », « cerveau d'or », « Dieu le père », « Dieu le fils », « grand maître », « mukubwa » (le grand, l'aîné social) ou « encyclopédie » saturent le noyau central des associations libres collectées. L'usage de ce registre sémantique, oscillant entre le sacré, le familial et le politique, témoigne d'une sur-idéalisation de la figure professorale. L'extrait d'entretien ci-après capture avec acuité cette perception sacralisée d'un savoir perçu comme transcendant :

« Le prof d'université n'est pas un homme ordinaire. Quand il parle, on sent le poids de la science. Sa tête est une machine qui a emmagasiné des milliers de livres. On ne peut pas contester sa valeur scientifique, c'est lui qui éclaire notre nation » . (Entretien n°12, Étudiant, Faculté des Sciences Sociales, Politiques et Administratives, 3ᵉ année de Licence)

L'analyse de ce témoignage montre comment la maîtrise conceptuelle est traduite dans le langage étudiant par une métaphore mécanique (« une machine ») et illuminative (« c'est lui qui éclaire »). Cette sanctification du savoir académique n'est pas isolée ; elle trouve son prolongement direct dans une représentation quasi-religieuse de l'espace de cours, où l'auditoire devient un temple et le professeur un pontifex inviolable, comme le précise cet autre enquêté :

« Quand le professeur entre dans l'auditoire, le silence s'impose de lui-même. Ce n'est pas de la peur, c'est du respect pour le savoir. Il manipule des théories que personne d'autre ne comprend dans la ville. Pour nous, c'est comme s'il descendait d'une autre planète pour nous apporter la lumière » (Entretien n°08, Étudiant, Faculté de Droit, 2ᵉ année de Licence).

En qualifiant l'enseignant de figure qui « descend d'une autre planète », l'enquêté matérialise la distance cognitive et sociale irréductible qui sépare le corps professoral du reste de la communauté urbaine. Le professeur n'est pas seulement respecté pour son titre administrativement conféré, mais sacralisé en tant qu'initiateur possédant les clefs d'un savoir ésotérique et émancipateur.

Approche socio-anthropologique : Sacralisation, habitus et ancrage mémoriel

Ce corpus de témoignages illustre une objectivation radicale du professeur sous les traits d'un « savant » omniscient et incontestable. D'un point de vue socio-anthropologique,l’on assiste à une véritable sacralisation du capital culturel institutionnalisé (Bourdieu, 1979). Le savoir académique n'est plus perçu comme un construit évolutif ou falsifiable, mais comme un dogme. L'enseignant s'érige ainsi en prêtre de ce culte scientiste, traçant une frontière étanche entre le profane (l'étudiant en quête d'initiation) et le sacré (l'ordre professoral). Cette dynamique s'articule autour de deux leviers endogènes :

L'autorité charismatique wébérienne et l'imaginaire sorcellaire : Au-delà de l'autorité légale-rationnelle conférée par l'institution, le professeur exerce une emprise psychologique totale. Dans l'univers culturel local, la détention d'un savoir d'une telle magnitude est assimilée inconsciemment à une puissance occulte positive (un kindoki ,sorcelleriede la science), où la « machine » cérébrale du professeur domine les contingences matérielles.

Le mécanisme de défense et l'espoir mimétique : Idéaliser le maître permet à l'étudiant de rationaliser sa propre condition de subordination docimologique. Cette violence symbolique consentie fonctionne comme un vecteur d'espoir mimétique : l'étudiant accepte le calvaire académique parce qu'il postule qu'en s'identifiant au modèle, il pourra un jour reproduire cette transcendance par un habitus laborieux.

Approche criminologique : Le professeur comme ancrage normatif

Sous le prisme criminologique, la figure lumineuse du professeur joue un rôle de régulateur social et de vecteur de conformité. Ce rôle régulateur s'exprime clairement dans la théorie du lien social (Hirschi, 1969) et le rempart contre l'anomie (Merton, 1938). Le professeur en tant que « modèle de réussite par la science » prouve empiriquement à l'étudiant qu'il est encore possible d'atteindre un statut social élevé par des voies licites et purement intellectuelles. Il réhabilite la légitimité de l'effort personnel au milieu d'un environnement urbain dominé par les gains faciles et l'informel.

Le revers du miroir : Le référentiel critique interne et le contrat docimologique

Cette construction mythologique du « savant absolu » fonctionne toutefois comme un référentiel critique interne d'une extrême rigidité. C'est précisément parce que l'étudiant postule l'infaillibilité du professeur qu'il se montre intransigeant face à ses moindres défaillances. Le génie intellectuel et éthique constitue la contrepartie indispensable qui rend supportable l'extrême sévérité docimologique de l'institution. Si ce socle moral ou scientifique vacille, le contrat social académique s'effondre, ouvrant la voie à une déconstruction iconoclaste du maître.

Criminologie du succès en milieu urbain : un symbole d’ascension sociale

Le professeur n'est pas perçu par la communauté estudiantine comme un ascète désincarné. Il est objectivé à travers les filtres de la socio-anthropologie du paraître comme l'incarnation du « Grand », du « nkuluntu » ou du « Mfumu » [En langues kikongo et lingala (parlées principalement en République Démocratique du Congo, au Congo-Brazzaville et en Angola), les termes Mfumu et Nkulutu portent une forte dimension de respect, de hiérarchie et d'autorité. Le terme Mfumu signifie principalement chef, roi, seigneur ou notable. Il désigne le chef d'un village, d'une tribu ou d'un clan qui détient le pouvoir coutumier. Par extension, on l'utilise pour s'adresser à une personne d'un rang social élevé, à un dirigeant ou à un homme respecté (équivalent de "Monsieur" ou "Maître" dans certains contextes formels). Dans la Bible ou les chants religieux en kikongo/lingala, Mfumu désigne Dieu ou Jésus-Christ (Mfumu Nzambi ou Mfumu Yezu). Le terme Nkulutu signifie l'aîné, le grand frère ou la grande sœur. Dans la culture d'Afrique centrale, le droit d'aînesse est sacré. Le Nkulutu a une responsabilité morale sur ses cadets et sert de conseiller ou de guide au sein de la famille. On peut aussi l'utiliser pour témoigner du respect à une personne plus âgée que soi, même s'il n'y a pas de lien de sang, en reconnaissance de sa sagesse et de son expérience] qui a réussi à dompter la précarité urbaine. Le capital académique ne vaut que s'il est converti en capital de prestige visible et monnayable. Une étudiante explicite ce lien direct entre la haute diplomation et le déploiement d'un train de vie matériel hautement valorisé :

« Moi, quand je vois nos professeurs arriver avec des jeeps de grande valeur (les V8 ou Jeeps de commandement), bien habillés en costumes de tailleurs européens, je me dis : voilà la vraie réussite. Ce n'est pas ce pauvre enseignant d'école primaire ; c'est un "Grand d'Afrique", un Kuluntu respecté dans les salons politiques. C'est l'exemple parfait du Congolais qui a triomphé grâce à ses diplômes ». (Entretien n°27, Étudiante, Faculté des Sciences Économiques, 2ᵉ année de Master)

L'analyse de ce témoignage révèle la conversion sémiotique du titre académique : la thèse de doctorat est matérialisée dans l'espace public par le véhicule tout-terrain et le costume de marque. La réussite intellectuelle est ainsi réintroduite dans l'économie de la visibilité et du prestige (« rutilance »). Cette exigence de visibilité matérielle est corroborée et approfondie par les propos d'un autre étudiant, qui décrit comment l'aisance financière du professeur vient légitimer la valeur même de son enseignement :

« Un professeur qui marche à pied ou qui prend les transports en commun populaires (les "Esprit de vie") perd toute crédibilité devant les étudiants. On se dit : si sa science n'a pas pu le sortir de la misère, que va-t-elle m'apporter à moi ? Sa Jeep V8, c'est la preuve que son cerveau produit de la valeur. C'est ce qui nous donne envie d'étudier ». (Entretien n°19, Étudiant, Faculté de Pétrole, Gaz et Énergies Nouvelles, 1ᵉʳ Master)

Ce verbatim démontre la pragmatisation du jugement étudiant : la valeur de la connaissance scientifique est indexée sur son efficacité socio-économique immédiate. Dans une métropole où les repères de réussite sont accaparés par les acteurs politiques et les figures du commerce informel, la démonstration matérielle du standing professoral réhabilite l'université comme canal légitime d'enrichissement et d'embourgeoisement. Cependant, cet ancrage de la représentation dans les signes extérieurs de richesse recèle une profonde ambiguïté. En assimilant le professeur à un acteur oligarchevide, les étudiants opèrent un glissement conceptuel : ils le détachent de la sphère éthique de la transmission pour l'inscrire dans celle du pouvoir brut. Si le professeur est perçu avant tout comme un capitaliste du savoir, la relation pédagogique cesse d'être un espace d'émancipation pour devenir un marché de dupes, frayant la voie aux déviances transactionnelles.

La face sombre du Professeur d’université

Prédation transactionnelle, éthos du Ndumba et criminologie du harcèlement de genre

Parallèlement à son idéalisation, le système périphérique de la représentation est saturé de sémantiques dépréciatives où le professeur est dépeint comme un manipulateur cynique. Au cœur de cette économie morale de la déviance, la figure de la prédation sexuelle et transactionnelle occupe une place prépondérante, configurant une véritable criminalité de genre en col blanc. Une étudiante témoigne de ce glissement anomique de la fonction d'enseignant vers celle de prédateur :

« Certains profs agissent comme des ndumbas de la note. Ils utilisent les auditoires pour cibler les filles. Si tu refuses leurs avances, tu es condamnée au blocus, tu ne valides jamais. Ils exigent des examens oraux tardifs pour nous soumettre à leur merci. C'est une prostitution de la fonction académique : ils vendent notre avenir en échange de notre corps. Ce n'est plus un enseignant, c'est un prédateur qui se cache derrière sa toge ». (Entretien n°41, Étudiante, Faculté des Lettres et Sciences Humaines, 2ᵉ année de Licence)

D'un point de vue socio-anthropologique, l'usage endogène du terme ndumba, qui désigne traditionnellement dans l'argot urbain la figure de la travailleuse du sexe ou de la femme libre s'avère hautement révélateur. En qualifiant le professeur de « ndumba de la note », l'étudiante opère une démystification radicale du pouvoir académique. Le terme devient une catégorie critique pour désigner le mercantilisme des corps et la vénalité de l'évaluation. Cette marchandisation des notes ne se limite pas aux transactions de genre ; elle s'étend à une extorsion financière directe sous forme de vente forcée d'ouvrages ou de supports de cours, comme l'explique avec amertume cet autre enquêté :

« La note n'est plus le résultat de ce que tu as révisé dans les livres de la bibliothèque. Si tu n'achètes pas le TP ou le syllabus TP estampillé du sceau du professeur à 20 ou 30 dollars, tu as automatiquement 07/20, quelle que soit ton intelligence. C'est du racket pur et simple. Le professeur est devenu un commerçant qui utilise sa chaire comme une boutique » . (Entretien n°33, Étudiant, Faculté de Droit, 3ᵉ année de Licence)

L'analyse de ce témoignage met à nu la transformation de la note en marchandise exclusive. Le syllabus perd sa valeur de support pédagogique pour devenir une taxe d'accès à la réussite. Ce système de rentes obligatoires est formalisé sur le terrain par des réseaux de rabatteurs (souvent des assistants ou des délégués d'étudiants dits "chef de promotion CP"), décrits ici par une autre victime de cette organisation :

« Les professeurs ne prennent plus l'argent directement de leurs mains pour ne pas laisser de traces. Ils passent par le délégué de promotion ou leurs assistants. Ce sont eux qui dressent la liste des étudiants "en règle", c'est-à-dire ceux qui ont payé le syllabus ou le "frais de recherche". Si ton nom n'est pas coché, ta copie d'examen va directement à la poubelle ». (Entretien n°15, Étudiante, Faculté des Sciences Pharmaceutiques, 1ᵉʳ Master)

Ce verbatim documente la structuration institutionnalisée de la déviance : l'extorsion n'est plus un acte individuel et isolé, mais un réseau organisé de collecte de rentes qui instrumentalise la hiérarchie administrative de l'auditoire.

Sur le plan criminologique, cette dérive s'analyse comme une violence systémique. Le consentement de l'étudiant est extorqué sous la menace du « blocus » (l'échec arbitrairement provoqué). Sur le plan de l'architecture de la représentation sociale, ces éléments périphériques négatifs exercent une fonction de régulation des tensions collectives : ils permettent de décharger la colère sociale sans détruire l'idéal du « Savant ». L'appareil psychique des étudiants procède à une individualisation de la faute (« certains professeurs corrompus pervertissent le temple »), préservant ainsi le mythe central de l'université comme vecteur d'ascension sociale.

L’architecture occultiste de la réussite : Le professeur comme personnage mystique, rationalité sorcellaire et victimologie de l'échec

Le versant le plus extrême de cette face périphérique négative réside dans l'assimilation du professeur à un agent actif de l'univers sorcier et ésotérique. Face à des taux d'échec massifs et inexplicables sur le plan docimologique, l'imaginaire estudiantin mobilise une « rationalité sorcellaire » (kindoki) comme grille de décodage de la violence institutionnelle. Un étudiant décrit cette bascule conceptuelle où la science s'insère dans un registre magique :

« Dans notre faculté, certains profs ne sont plus de simples humains. Quand un homme aligne des formules impossibles au tableau et que toute une promotion de mille étudiants échoue, c'est qu'il est mystique. Il a "blindé" son cerveau dans des loges ésotériques. Leurs vestes sombres ne sont pas des habits de civilité, mais des vêtements rituels. Spirituellement, ils boivent notre sang à travers nos échecs pour régénérer leur propre puissance. Chaque étudiant qui échoue est un sacrifice exigé par leur pacte pour qu'ils restent éternellement au sommet de la Colline ». (Entretien n°54, Étudiant, Faculté des Sciences, 3ᵉ année de licence)

D'un point de vue socio-anthropologique, ce discours s'inscrit dans ce que Peter Geschiere (1995) et Filip De Boeck (2004) nomment la « sorcellerie de la modernité ». L'échec académique n'est plus évalué comme le résultat d'une faillite pédagogique ou d'une mauvaise préparation, mais comme une ponction criminelle d'énergie vitale (elimo) [En lingala, elimo (ou elímo) signifie esprit ou âme]. Cette métamorphose du professeur en figure occultiste s'appuie sur la réinterprétation minutieuse de ses attributs physiques et comportementaux quotidiens, comme l'explique cet autre enquêté :

« Regardez comment certains professeurs vous fixent pendant les examens oraux. Ils ne lisent pas votre grille de réponse, ils vous regardent dans les yeux avec un air absent, puis ils écrivent une mauvaise note en rouge. On sait très bien qu'ils appartiennent à des confréries mystiques comme la Rose-Croix ou les Francs-Maçons. Ils utilisent des bagues et des poudres sur leurs stylos pour sceller le sort des étudiants. Quand tu sors de son bureau, tu te sens vidé de toute ton énergie ». (Entretien n°48, Étudiant, Faculté Polytechnique, 2ᵉ année de Génie)

L'analyse de ce verbatim illustre la transmutation sémiotique des artefacts académiques : le stylo rouge, le regard d'évaluation et les insignes d'appartenance deviennent des objets rituels d'envoûtement. L'évaluation orale n'est plus une épreuve de connaissance, mais un affrontement métaphysique. La croyance en cette puissance sorcellaire professorale est si ancrée qu'elle génère chez les étudiants des contre-pratiques de protection spirituelle avant d'affronter les épreuves académiques, ainsi que le confirme cette étudiante :

« Avant d'aller consulter les valves d'affichage des résultats ou de passer l'oral chez un professeur réputé "dangereux", nous faisons des sessions de prière d'intercession et d'imposition des mains dans les auditoires. On oint nos stylos et nos cartes d'étudiants avec de l'huile sainte. On sait que pour vaincre le kindoki [sorcellerie] de la note du professeur, il faut une puissance spirituelle supérieure. Si tu vas à l'examen les mains nues, son mystique te balaye ». (Entretien n°39, Étudiante, Faculté des Sciences Agronomiques, 1ᵉʳ Master)

Ce témoignage précieux révèle l'émergence d'un champ de bataille spirituel au sein de l'institution universitaire. Face au kindoki présumé du professeur, l'étudiant déploie un contre-dispositif magico-religieux (prières d'intercession, huile d'onction) destiné à neutraliser la charge occulte contenue dans l'évaluation académique. Sur le plan criminologique et victimologique, cette mythification remplit une fonction psychologique essentielle de restauration de l'estime de soi. Échouer face à un professeur simplement rigoureux impliquerait une faillite humiliante de l'intelligence de l'apprenant, difficilement tenable dans un univers urbain hyper-compétitif. En revanche, être « bloqué » ou « sacrifié » par un sorcier surpuissant transforme l'échec en un combat spirituel noble. Cette stratégie de déculpabilisation est résumée avec une clarté remarquable par le témoignage suivant :

« Quand le professeur donne 02/20 à 80 % de la promotion, personne ne peut me convaincre que tous ces étudiants sont bêtes. Non ! C'est le professeur qui a fermé les intelligences des enfants d'autrui pour nourrir son totem. Dire que j'ai échoué parce que je ne connais rien, c'est me détruire. Mais savoir que c'est son mystique qui m'a envoûté me donne la force de prier pour briser ses chaînes et revenir plus fort l'année prochaine ». (Entretien n°60, Étudiant, Faculté de Psychologie et des Sciences de l'Éducation, 2ᵉ année de Licence)

En concluant que le professeur a « fermé les intelligences » pour « nourrir son totem », l'étudiant s'émancipe de sa condition de coupable pour endosser le statut de victime innocente d'une machination occulte. L'explication magico-religieuse opère ainsi une déresponsabilisation salvatrice : elle rend la violence de l'exclusion académique supportable au quotidien et préserve l'espoir d'une revanche spirituelle finale, constituant l'ultime rempart contre la névrose du blocus.

Discussion des résultats

L’économie morale du soupçon et la rationalité sorcellaire

Pour analyser la coprésence paradoxale du « savant » et du « sorcier » dans l’imaginaire estudiantin, il convient de dépasser le prisme de la surprise morale ou du diagnostic d'une prétendue « irrationalité » des élites de demain. Cette ambivalence fonctionnelle s'enracine dans la socio-anthropologie de la réussite au sein de la postcolonie et dans la criminologie de l’imaginaire urbain kinois. Comme l'ont théorisé Peter Geschiere (1995, 1997) et Filip De Boeck (1998, 2004), la sorcellerie (kindoki) en Afrique subsaharienne ne constitue pas un reliquat d'archaïsme, mais un idiome de la modernité, une grille de lecture hyper-rationnelle pour décoder les asymétries de pouvoir, la violence des structures de classes et les logiques d’accumulation différentielle.

À Kinshasa, la trajectoire d'ascension exceptionnelle, qu'elle soit politique, matérielle ou intellectuelle, subit structurellement un procès en sorcellerie ou un soupçon de gémellité mystique. Dans une cosmogonie locale gouvernée par le postulat d'une économie à somme nulle, les ressources mondaines (le savoir, l'argent, la réussite) sont perçues comme une substance limitée. Dès lors, l'accumulation exclusive de capital académique et matériel par un seul individu implique nécessairement une spoliation, une ponction invisible opérée au détriment de la collectivité.

Le professeur des Universités, par sa maîtrise d'un savoir hermétique (formules mathématiques, concepts philosophiques, jargons ésotériques), s'apparente à l'initié traditionnel. Le pont conceptuel entre le savant et le sorcier s'opère par la catégorie du pouvoir : le savoir est une force de domination, et dans la mémoire collective kinoise, toute efficacité symbolique ou matérielle brutale tire sa sève du monde de la nuit. Qualifier le professeur d'« occultiste » ou de membre de « loges » n'est pas un refus de la science, mais une tentative de domestication et de politisation d'une supériorité intellectuelle et de classe vécue comme écrasante.

Sur le plan criminologique, cette dynamique configure une économie morale du soupçon qui fait office de système alternatif de justice transitionnelle et pénale face à l'abus de pouvoir. Dans une mégapole où la survie quotidienne relève du miracle permanent (article 15), le fossé abyssal qui sépare l'inframonde de la masse estudiantine condamnée à la promiscuité des transports cliniquement qualifiés d’« esprits de mort » [Le « bus esprit de mort » désigne à Kinshasa un ancien modèle de taxi-bus (souvent des fourgonnettes aménagées ou des minibus de type Mercedes 207) réputé pour sa conduite dangereuse et sa forte vétusté] et à la précarité des cités périphériques sans électricité du standing ostentatoire de l'élite professorale (les véhicules haut de game, l'éthos du Muzungu ) [L'éthos de muzungu fait référence à la perception culturelle, à l'attitude et aux comportements associés aux personnes d'origine européenne ou occidentale en Afrique subsaharienne (particulièrement dans les régions swahiliphone comme l'Afrique de l'Est). À l'origine, le mot muzungu (ou mzungu en swahili) signifie « celui qui tourne en rond » ou « l'errant », décrivant les premiers explorateurs blancs du XIXe siècle. Aujourd'hui, cet éthos englobe un ensemble de stéréotypes, de dynamiques de pouvoir historiques et de réalités socio-économiques] ne peut être validé par le seul verdict du mérite docimologique.

La rumeur occultiste devient ici le chaînon manquant pour rétablir une causalité criminologique entre la misère des subalternes et l'opulence des dominants. L'évaluation universitaire n'est plus lue comme une mesure des compétences cognitives, mais comme un dispositif de victimisation systémique où le professeur, transmuté en vampire spirituel, extrait le sang intellectuel de la jeunesse pour alimenter son propre standing social et politique. L'accusation de sorcellerie fonctionne ainsi comme une contre-offensive discursive : elle pénalise moralement le criminel en col blanc intouchable que les structures formelles de l'université sont incapables de sanctionner. Cette lecture métaphysique réactive la mémoire historique de la violence coloniale. Le savoir scientifique occidental, introduit par la mission civilisatrice, n'a jamais été perçu localement comme un vecteur de neutralité axiologique, mais comme un fétiche supérieur, une technologie exogène de domestication des corps et des esprits (Taty Mantima, 2024). Le professeur noir qui s'approprie cette science est anthropologiquement décodé comme celui qui a forcé les secrets ésotériques du Blanc.

L'assimilation du savant au sorcier matérialise une théorie locale de l'ambivalence du pouvoir où la connaissance formelle n'est jamais neutre : elle est intrinsèquement une arme de capture ou de destruction. Sur le plan de la victimologie clinique, ce cadre interprétatif opère une fonction thérapeutique de déculpabilisation majeure : être « bloqué » ou « sacrifié » par un maître de l'invisible transforme le traumatisme de l'échec académique en une résistance spirituelle noble, permettant à l'étudiant kinois de sauvegarder l'estime de son intelligence dans un écosystème profondément aliénant (Taty Mantima, 2024).

La crise de l’institution universitaire et le déclin éthique

L'hypertrophie des représentations périphériques négatives matérialisée par les figures du professeur manipulateur, corrompu ou prédateur ne relève pas du pur fantasme ni d'une simple dérive démonologique. Elle s'alimente de manière empirique des dysfonctionnements structurels et de la crise normative profonde de l'Université, documentés par la sociologie congolaise moderne.

NGONDO Séraphin (2004) a mis en évidence le phénomène historique de « clochardisation » des enseignants du supérieur en République Démocratique du Congo. Durant les décennies de crise macroéconomique, la précarisation extrême du corps professoral a agi comme un puissant vecteur d'anomie, poussant certains acteurs académiques à substituer à l'éthique scientifique des stratégies de survie purement prédatrices. Lorsque l'infrastructure universitaire subit un effondrement matériel, que les rémunérations étatiques s'avèrent dérisoires et que les dispositifs formels d'évaluation et d'audit docimologique s'affaiblissent, la relation pédagogique subit une corruption systémique. Le maître glisse alors de sa fonction éthique de mentor vers un rôle d'entrepreneur ou de « marchand de savoir ». La transmission scientifique s'efface au profit d'un marché informel captif, caractérisé par l'achat obligatoire de notes de cours polycopiées (le syllabus) et l'imposition de taxes d'examen parallèles, localement qualifiées de « frais de labo » ou de « collations ». Comme le souligne Apollinaire Malu Malu (2001, p. 112) :

« La marchandisation des notes et la clochardisation de l'enseignant ont brisé le contrat moral qui liait le professeur à l'étudiant. L'autorité académique ne repose plus sur l'exemplarité du savoir, mais sur une domination purement administrative et financière ».

Sur le plan criminologique, cette réalité concrète de la délinquance institutionnelle en col blanc offre un ancrage empirique indiscutable à l'imaginaire sorcellaire estudiantin. Si le professeur se comporte de facto comme un prédateur économique (extorsion) et sexuel (harcèlement de genre) dans l'espace physique du campus, l'économie psychique des subalternes opère une translation logique vers le monde invisible : le prédateur social devient spontanément un prédateur spirituel, un sorcier nocturne. Les dérives d'une gouvernance universitaire défaillante légitiment et amplifient ainsi les constructions métaphoriques du vampire métaphysique.

Cette désagrégation normative se formalise par l'instauration d'une « gouvernance de l'ombre ». Face à l'insuffisance chronique du financement public, l'enseignant est incité à maximiser ses revenus en exploitant sa ressource exclusive : le monopole légal de la validation académique. Le harcèlement sexuel transactionnel (les Points Sexuellement Transmissibles ou PST) et le commerce des notes cessent d'être des épiphénomènes ou des incidents isolés. Ils s'érigent en un système informel hautement structuré, obéissant à des règles d'organisation précises que les étudiants intègrent dès leur socialisation universitaire. La rationalité bureaucratique légale-rationnelle s'efface derrière une rationalité marchande et prédatrice, où les titres académiques sont vendus aux enchères du désespoir urbain kinois.

De surcroît, l'impunité institutionnelle dont bénéficient certains mandarins renforce le sentiment d'aliénation et de victimisation secondaire des apprenants. Les structures formelles de recours administratif et disciplinaire étant perçues par les étudiants comme complices, opaques ou dysfonctionnelles, l'apprenant se retrouve démuni face à l'abus d'autorité. C'est précisément dans ce vide juridique et éthique que la rumeur de sorcellerie acquiert toute son efficacité sociale. À défaut de pouvoir mobiliser des instances de justice formelle pour sanctionner le professeur prédateur, la communauté estudiantine recourt à une forme de justice populaire discursive : le tribunal de l'imaginaire magico-religieux. En marquant l'enseignant déviant du sceau de l'infamie ésotérique (l'accusation de kindoki ou d'appartenance aux loges occultes), les étudiants rééquilibrent symboliquement le rapport de force et pénalisent moralement une domination devenue intenable.

Les incidences systémiques sur la relation pédagogique

L’architecture ambivalente des représentations sociales produit des effets délétères sur la dynamique de l'enseignement universitaire, viciant structurellement la relation pédagogique par une culture de la méfiance réciproque et une victimisation latente. L'autorité du professeur subit une défection éthique majeure : elle ne relève plus d'une légitimité rationnelle-légale au sens wébérien, ni d'un consentement docimologique, mais s'impose comme une domination coercitive subie, doublée d'une terreur métaphysique (peur du kindoki) et d'un calcul transactionnel permanent.

Face à cette asymétrie radicale, l'étudiant kinois développe une rationalité de la survie caractérisée par un dédoublement comportemental. En présence du professeur, il déploie une soumission hyperbolique et des rituels de flatterie clientéliste (le qualifiant de « Baobab », de « Maître des maîtres » ou de « Savantissime »), qui s'apparentent aux arts de la résistance et aux stratégies de survie des dominés théorisés par James C. Scott (1990). En coulisses, dans l'infra-politique des espaces confidentiels pairs, les discussions de coursives ou les réseaux cryptés), il active un « texte caché » saturé de quolibets, d'accusations de sorcellerie et d'une haine larvée.

Cette rupture communicationnelle oblitère l'émergence d'un esprit critique et d'un débat scientifique horizontal. L'étudiant s'interdit toute contestation discursive, non par déférence envers la rigueur de la démonstration, mais par anticipation des représailles matérielles du « manipulateur » ou du sortilège métaphysique de l’« occultiste ».

Sur le plan de la criminologie des interactions, ce climat de suspicion généralisée transforme l'auditoire en une scène d'affrontement théâtralisé où la transmission du savoir devient subsidiaire. Le professeur, conscient de la violence sourde et des procès en sorcellerie intentés contre sa personne en dehors de sa présence, développe par rétroaction une paranoïa défensive et un autoritarisme compensatoire. Il se barricade derrière sa toge institutionnelle, interprétant toute velléité de contradiction épistémologique non comme une curiosité intellectuelle, mais comme une insubordination sociale ou une tentative de déstabilisation mystique. La paranoïa se bilatéralise et s'institutionnalise.

En dernière analyse, cette dislocation du contrat moral et pédagogique hypothèque gravement l'éthos scientifique et la qualité de la production des savoirs à l'Université. L'initiation à la recherche exige structuralement l'exercice du doute méthodique, la contestation des paradigmes du maître et une liberté de parole immunisée contre la sanction. Dès lors que l'enseignant est enfermé dans cette double sémantique du savant intouchable et du sorcier vengeur, le conformisme intellectuel et le mimétisme dogmatique s'imposent comme les uniques stratégies d'adaptation pour l'étudiant. Les mémoires de licence et les thèses de doctorat se commuent fréquemment en exercices d'hagiographie stérile destinés à flatter le narcissisme académique du promoteur..

Conclusion

Au terme de cette investigation empirique menée au cœur d’une université publique de la RDC, il appert que les représentations sociales du professeur chez les étudiants kinois sont profondément fracturées, habitées par une ambivalence radicale qui défie les modèles classiques de la rationalité managériale académique. Notre démarche, adossée à la théorie des représentations sociales (Moscovici, Jodelet, Abric), a permis de mettre au jour une dualité structurelle permanente et fonctionnelle.

En effet, un noyau central préserve le mythe hégémonique du « Savant ». Le professeur demeure l'incarnation incontestée de l'érudition, le dépositaire de l’ordre scriptural occidental et un modèle de rebourgeoisement hautement désirable dans un contexte de forte précarité urbaine et, presqu’à l’inverse, le système périphérique fortement imprégné par la culture populaire kinoise et les traumatismes d'une crise systémique prolongée a sédimenté les figures antinomiques de l’« Occultiste » et du « Manipulateur ». L'enseignant y est objectivé comme un agent de la rationalité sorcellaire et de la déviance en col blanc.

Cette recherche démontre ainsi que l'étudiant kinois instrumentalise la pensée magico-religieuse non pas comme un refus archaïque de la modernité, mais comme un idiome critique hautement sophistiqué pour politiser, décoder et supporter la violence symbolique, matérielle et criminogène d'un espace académique en crise de légitimité. Il faudrait néanmoins acter les limites épistémologiques inhérentes à la posture d'enquête. Bien que la méthodologie d'interviews déléguées ait permis d'atténuer le biais de désirabilité sociale, le statut de professeurs au sein de l'institution universitaire a pu inconsciemment formater la phase d'analyse de contenu par un réflexe d'auto-immunisation ou de protection corporatiste. Seule une vigilance réflexive constante et une triangulation interdisciplinaire ont permis de juguler ce biais. De plus, l’échantillon, bien que rigoureusement diversifié, reste centré sur l'écosystème spécifique d’une université publique. Il s'avère particulièrement fécond, dans le cadre de recherches ultérieures d’élargir la cartographie aux universités privées et confessionnelles de la RDC pour évaluer les variations de la composante magico-religieuse et d’approfondir la variable de genre via une approche victimologique critique, afin de cartographier la manière dont les étudiantes négocient spécifiquement l'image du professeur manipulateur face aux violences sexuelles en milieu universitaire.

Du point de vue déontologique et pédagogique, voire scientifique ou académique, les résultats qui émergent de cette recherche constituent un signal d'alarme sociologique majeur qui interpelle l'avenir même de l'enseignement supérieur en République Démocratique du Congo. On ne saurait rebâtir une université compétitive à l'échelle internationale sur les fondations d’une telle paranoïa métaphysique bilatérale. Pour restaurer le pacte de confiance rompu, assainir la relation pédagogique et purifier le miroir universitaire, trois pistes d'action concrètes et urgentes doivent être impérativement envisagées par les décideurs académiques et politiques :

Refondation éthique et assainissement déontologique : Il est impératif de revitaliser de manière indépendante les commissions de discipline au sein des facultés. Ces structures doivent briser l'omerta corporatiste pour pénaliser sévèrement et publiquement les pratiques avérées de délinquance institutionnelle (vente forcée de syllabus, frais parallèles dits « de labo ») et de criminalité de genre (Points Sexuellement Transmissibles ou PST). L'étudiant ne cessera de voir le professeur comme un prédateur de l'ombre (ndumba) que si l'institution démontre sa capacité à punir les déviances au grand jour.

Revalorisation socio-économique globale du corps enseignant : On ne peut décemment dissocier le prestige éthique de l'enseignant de ses conditions matérielles d'existence. L'État congolais doit intensifier ses efforts de revalorisation salariale et de modernisation des infrastructures de recherche. En extrayant le professeur de la précarité et des tontines de survie, on tarira la source matérielle qui alimente le soupçon d'extorsion. L'enseignant, dignement rémunéré, pourra abandonner son habit de « marchand de notes » pour réinvestir exclusivement son rôle de mentor scientifique.

Désacralisation démocratique du pouvoir docimologique via le système LMD : Il convient d'accélérer le déploiement effectif, transparent et numérisé de la réforme Licence-Master-Doctorat (LMD). Le cœur de cette réforme réside dans la contractualisation et la démocratisation de la relation pédagogique. En rendant les critères d'évaluation totalement transparents (généralisation des grilles de correction publiques, double correction anonyme pour les examens, numérisation des délibérations), on dépouillera le pouvoir du professeur de son halo d'inaccessibilité mystique.

C'est en rationalisant les procédures académiques, en sécurisant la prise de parole critique de l'étudiant et en favorisant le débat horizontal que l'on parviendra à dissiper définitivement les spectres du ndumba et de l’occultiste. Ce processus de salubrité publique permettra au professeur de redevenir pleinement, et exclusivement, un savant au service du développement de sa société.

References

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Received
August 11, 2026
Revised
September 17, 2026
Accepted
September 23, 2026
Published
September 28, 2026
Version of record
September 28, 2026

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